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Antimanuel d'économie, Bernard Maris

Synthèse de l'introduction sur l'espérance de vie


Points forts
Nous connaissons bien les défauts du PIB. Ce qui est original, dans l'approche de Maris, c'est d'introduire à côté du PIB une réflexion sur le temps. Le temps? constitue la base du système capitaliste (intérêts, argent, travail). Or le capitalisme cherche à accumuler toujours plus. Maris interroge ainsi la notion de bonheur et de qualité de vie, en lui opposant la notion de quantité de vie.
C'est astucieux et interpellant... Par cette entrée en matière, Maris annonce la couleur de son analyse critique de l'économie : tout est relié à la peur de la mort, l'homme moderne croit vaincre la mort par la lutte contre la maladie, il croit enrayer la marche inexorable du temps en engrangeant pour demain. Pour quand il aura le temps.
Le refus de la mort participe ainsi de l'accumulation capitaliste. Le temps ne relève plus du destin, mais de la rareté, que le capitaliste va chercher à capturer, à monopoliser. Le temps est une matière qu'il faut économiser, allonger, étirer par la productivité. Le capital est du temps accumulé, du "temps de travail cristallisé" (Marx)


Les hommes vivent-ils mieux ?

Le capitalisme agite les chiffres du PIB et ceux de l'espérance de vie. L'homme cancérise son environnement, comme le cancer, qui cherche à transformer un être vivant en cellules homogènes et létales. Nul ne sait si la vie de Jeanne Calment (morte à 122 ans) fut plus exaltante que celle de James Dean. L'espérance de vie a augmenté en France de 7,5 ans entre 1970 et 2000. L'excès de solitude, les écarts entre classes sociales, les violences et homicides, nuisent à l'espérance de vie. Le paradoxe est là : l'humanité vit plus longtemps - du moins en Occident - mais au prix d'un appauvrissement de la vie. La bidonvillisation du monde, la disparition de la beauté naturelle vont de pair avec l'allongement de la vie sur Terre.
Le bonheur est-il vraiment mesurable par la quantité de vie ?
Pour qui aime la vie, bien sûr, elle est affaire de quantité (cf Camus, Darwin, Freud). Mais ceux qui perçoivent chaque jour de vie comme un cadeau sont hors du capitalisme. Les hommes qui travaillent pour le capitalisme sont pour la plupart asservis, angoissés et souffrants. ils ont accepté le pacte faustien : leur labeur et leur angoisse contre une pseudo-victoire face à la mort.

Capitalisme et vie éternelle

L'accroissement de l'espérance de vie est largement due à la réduction de la mortalité infantile (entre 0 et 1 an). Mais est-ce un progrès pour la vie des adultes ? La vieillesse est-elle un cadeau ? "La vieillesse est un moment béni. C'est le moment où l'on est débarrassé de l'inutile, où l'on n'a plus à devenir, mais à être" (Gilles Deleuze... qui se jette par la fenêtre).
"La vieillesse est une charge de cavalerie sans sabre ni cheval, au bout de laquelle la mort attend sans sourire. C'est l'épreuve la plus dure que l'on affronte quand on est le plus faible, voilà pourquoi c'est le moment le plus noble de notre existence" (Patrick Besson). Seul un artiste ou un philoophe, bref, quelqu'un hors du capitalisme, peut écrire cela.
Le capitalisme s'est approprié le mythe de la vie éternelle, grâce aux progrès de la médecine. Nous serons toujours jeunes et beaux. Mais que faire de ces 7,5 années gagnées en trente ans ? On estime à 800 000 le nombre de personnes maltraitées dans les maisons de retraite et les mouroirs...
On vivra peut-être jusqu'à 120 ans. Mais un homme de plus de 80 ans, fut-il Lévi-Strauss, Leprince-Ringuet ou Arletty [...] vaut-il plus que Rimbaud ? Et qui est Arletty, la poupée gouailleuse d'Hôtel du Nord ou le très vieille femme more aveugle ?
Qu'on nous pardonne de parler de valeur et de quantité, mais ce sont les seuls mots que connaît le capitalisme. La vie est-elle une quantité, comme voudraient nous le faire croire les économistes ? Qu'est-ce que la vie ? Une longueur ou une intensité ? Et si la vie ne se mesurait que par elle-même ?
Laisser croire que la vie n'est qu'une quantité est l'un des leurres agités par le capitalisme. Sois heureux d'avoir été un serf toute ta vie, puisque tu vis plus longtemps que les serfs du Moyen Age. Et puis, tu ne mourras plus de mort naturelle. Une maladie se soigne et l'industrie de la santé est là. Il ne s'agit pas de lutter contre la mort, mais de la nier et de la cacher : la grande révolution du capitalisme est d'avoir laissé la mort aux médecins, les nouveaux sorciers. Elle n'existe plus. Son nom est maladie.
Le refus de la mort participe de l'accumulation capitaliste. La lutte est interminable, tout comme la lutte pour le record du 100 mètres.

La fin de l'histoire

Nous ne vivons pas pour ce jour, mais pour demain : demain quand je serai libre, riche, grand, guéri, de retour, etc. Or demain, c'est la mort. "Que risques tu ? Mourir ? Alors tu ne risques rien" (les Cyniques).
Le capitalisme entretient une relation particulière avec la mort. Probablement les humains ont-ils tous la même appréhension de la mort, elle surprend toujours et cause du chagrin. Mais quelque chose a changé : les humains capitalistes prétendent lutter victorieusement contre elle. Un appétit d'éternité les anime. Cf "la fin de l'histoire" (Fukuyama, 1993) ou le développement durable.
Dans le capitalisme, le temps ne relève plus d'un destin, mais de la rareté. Le temps est une matière qu'il va falloir économiser, allonger (étirer par la productivité). Capital is time (sir John Hicks). Le capital est du temps accumulé, du "temps de travail cristallisé" (Marx)

La concurrence et la mort

Dans la compétition, il n'y a pas de satiété possible. Maintenant que nous savons que le temps est une quantité, la lutte va devenir terrible. Le capitalisme a opéré ce miracle : libérer les hommes de la contrainte de la subsistance et de la nature, les gaver de marchandises et les enfermer dans une camisole de temps de plus en plus étroite. Dans ce monde de profusion, l'ultime rareté est ce temps que l'on étire grâce à l'espérance de vie. Désormais, nous luttons pour jouir de ce qu'un homme a de plus rare sur Terre : le peu de temps qu'il y passe. Vite, vite. Travaillons. Accumulons. Pour demain. Pour plus tard. Pour quand on aura du temps, car on n'a jamais le temps. La retraite approche et derrière elle, la Mort qui me fait signe.
Si le temps est rare, l'espace l'est depuis longtemps. Le capitalisme se guérit de tout ce qui le menace : l'abondance ou l'égalité.

L'exacerbation de la compétitition

Toutes les études récentes montrent le changement de nature du travail (cf Boltanski et CHiapello le nouvel esprit du capitalisme). Le travailleur des années 1960 avait un ennemi : le patron. Le nouveau travailleur a pour ennemi son voisin de bureau.
Concurrence signifie courir ensemble alors que compétition signifie : quémander ensemble... Les travailleurs quémandent ensemble, une heure de plus, un euro de plus, une minute de passage à la télé. L'activité économique est devenue une immense accumulation de nuisances et le monde un vaste dépotoir.
La concurrence est le moteur d'une histoire dépourvue de sens (Philippe Thureau-Dangin). Le pire est de participer. L'essentiel, c'est de ne pas participer, de ne pas courir avec les autres petits hamsters dans la roue qui tourne sans avancer. Il n'y a aucune liberté dans la concurrence. La concurrence est une glu, un étau qui nous enserre et nous pressure. La liberté n'a rien à voir avec la concurrence : exemple de la Chine, qui entraîne le monde dans une concurrence impitoyable. De même, toute entreprise cherche à exploiter son pré carré dans la tranquillité, loin de toute concurrence. Le monopole capte sa rente en tondant paisiblement (pas trop, il faut les garder en vie), les consommateurs.


La conscience de la mort et les désirs illimités dans un monde désenchanté
Patrick Viveret, Pourquoi ça ne va pas plus mal, 2005
L'humain n'a pas que des besoins. Plus il les satisfait, plus il est être de désir. Or, le propre du désir, c'est d'être illimité. Si le besoin se régule par la satisfaction, le désir, lui exprime le manque d'être radical d'un être qui se sait voué à la mort. Or cette conscience est ce qui fait notre spécificité par rapport aux autres espèces. Quand les paléontologues ont cherché à identifier le moment historique fondamental à partir duquel notre espèce actuelle s'est distinguée, ils l'ont reconnu dans l'apparition des tombes. C'est la tombe qui marque véritablement l'entrée dans l'espèce humaine ; c'est la conscience de la mort.
L'humain doit affronter le fait qu'il sait qu'il va mourir. L'organisation de l'Au-delà a toujours été, autant que l'organisation de la subsistance ici-bas, une préoccupation majeure des société humaines.


Créé par: thanh2 dernière modification: Mercredi 19 of Mai, 2010 [23:47:05 UTC] par thanh2


Des abeilles et des hommes
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